La Robe d'une Reine, Anne de Clèves

Collaboration entre une bijoutière (Ouroborosbijoux) et une costumière (The Rose's Thimble) pour la reconstitution historique d'une robe d'Anne de Clèves peinte par Holbein le jeune en 1539.

29 février 2008

Le choix du costume

Effectuant un long travail de recherches iconographiques sur l’époque de la renaissance, nous avons en particulier réuni une documentation sur les peintres du nord. En effet, ces peintures, extrêmement réalistes et détaillées, offrent un support idéal de travail. Citons par exemple les portraits de Cranach, Dürer, Van der Weyden…

1535_Lucas_Cranach_Saxon_princesses_sibylla__emilia_and_sidonia    1455_Rogier_van_der_Weyden_Portrait_of_a_Lady    1506_7_D_rer_portrait_of_a_venitian_woman    1536_Holbein_le_jeune_Jane_Seymour_queen_of_england

Images tirées du site Web Gallery of Art : http://www.wga.hu/index1.html

Nous avons étudié beaucoup de portraits mais le choix a été fait en fonction de la disponibilité des matériaux et des raisons techniques et financières.

Finalement, nous avons retenu le portrait d’Anne de Clèves, peint par Hans Holbein le jeune, en 1539.

1539 Holbein le jeune Anne de Clèves

Pour la petite histoire, ce tableau a été peint sur commande en vue d’un éventuel mariage avec Henri VIII et a eu la faveur royale. Le mariage célébré, la fiancée s’est avérée d’après les dires, beaucoup moins belle que le portrait flatteur qu’en avait fait le peintre. Huit mois plus tard, Henri VIII divorçait d’Anne de Clèves, qu’il avait surnommée « la jument Flamande ».

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20 septembre 2008

Une Première Analyse de Cette Tenue

Cette tenue est composée de 5 pièces visibles et de 4 ou 5 pièces cachées.

 Les pièces visibles sont : La coiffe, le manteau, le bustier, la chemise, le gorgerin.

Anne_de_Cl_ves__coiffe__bustier__chemise    Anne_de_Cl_ves__gorgerin_et_manteau

Les pièces cachées sont évidement supposées et non certaines mais en voici une liste hypothétique :

-un corps piqué : ancêtre du corset, vêtement extrêmement ajusté contrainant le buste à prendre une forme conique.

-une culotte

-un vertugadin : Jupon raidi par des cerceaux concentriques fait d'osier

-une jupette matelassée

-un jupon

30392159


Cette robe est un assemblage atypique d’éléments classiques d’une mode en phase transitoire.

Etudions rapidement les éléments distinctifs de cette silhouette:

                a) Une taille haute: Cette taille élevée fait vraiment penser à la ligne typique du XVème notamment la robe à tassel ou même encore les houppelandes féminines de la fin du XIVème. C'est d'autant plus curieux que le corps piqué, qui allonge la taille, commence vraiment à être une pièce incontournable du vestimentaire féminin.

 

robe___tassel_F27_fol28 houppelande_1410_F9035v

                 b) Une jupe en cloche: Cette forme est certainement le résultat du port du vertugadin, un jupon raide sur lequel sont cousu des cerceaux faites de branches de vertugo.

                 c) De larges manches en entonnoir: Cette coupe de manches est typique de la période, mais c'est le seul exemple que je connaisse porté de cette façon, soutenu ainsi au biceps. On trouve régulièrement par contre ce type de renflement sur des manches plus étroites.

manches_entonoires    manche_entonoire_Gerard_David_1502_8    manche_avec_renflements_1525_35_Cranach_the_elder

                 d) Une encolure carrée : L'encolure carrée est également une ligne commune de cette époque, mais notons le coté trapézoïdal de celui-ci qui ne découvre pas les épaules. J'ai été particulièrement intriguée par le côté cubique de sa poitrine. Il faudra soumettre plusieurs hypothèses pour résoudre cet énigme de coupe.

unknown_lady_holbein_the_younger   encolure_Anne_de_Cl_ves   poitrine_cubique

                 e) Une poitrine maintenue mais pas aplatie : Il est indéniable ici que sa poitrine est maintenue mais elle ne semble ni aplatie ni soulevée comme le ferait le port d'un corps piqué classique. Voir également les images ci-dessus. Ceci sera étudié plus spécifiquement dans un message ultérieur.

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09 octobre 2008

La construction des volumes

Un des principes de base en couture est de terminer complètement les sous-vêtements qui structurent une silhouette avant de passer à la confection du reste du costume. Donc par conséquent avant de jouir "de la débauche de soie et de velours" que Tamara vous a fait miroiter, vous allez voir du lin, du lin et encore du lin! Ceci dit commençons par le début.

Les sous-vêtements ont presque toujours été faits en lin, car cette matière est d'une grande facilité d'entretien. Historiquement, ces vêtements non-visibles étaient d'une grande importance, car il était très difficile de laver la plupart des costumes et leur renouvellement régulier assurait un minimum d'hygiène corporelle.
C'est donc sans hésiter que nous avons opté pour du lin pour le vertugadin même si le coton était déjà présent sur le marché européen.

L'histoire veut que ce soit une reine espagnole, Juana du Portugal qui ait inventé le vertugadin afin de cacher une grossesse gênante. La mode aurait été introduite en Angleterre grâce à la première épouse d'Henry VIII, Catherine d'Aragon.

Dans tous les cas, c'est la toute première pièce que j'ai réalisée, afin de créer le volume en cloche de la jupe.  Le vertugadin est un jupon raidi par des cerceaux concentriques. Des sources écrites nous indiquent que ces cerceaux ont été fait de "vertugo", d'osier ou encore de fanons de baleine. Mais dès 1500, on trouve des sources picturales de ces jupons raidis avec simplement de la corde. De plus, les inventaires de la garde-robe d'Élisabeth 1ère indiquent que ses premiers vertugadins étaient faits de cette manière. J'ai choisi ce type de renfort car je pense qu'il est plus apte à donner la silhouette souple des robes allemandes de cette période.

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Les vertugadins pouvaient être confectionnés de plusieurs manières. Les cerceaux pouvaient être placés à l'intérieur ou à l'extérieur du jupon. Soit les cerceaux étaient maintenus en place grâce à des coulisses, soit par des plis faits directement dans le jupon.

A ces débuts, ce jupon pouvait être porté de manière apparente, non encore consigné à être uniquement un sous-vêtement. Très souvent, lorsque le vertugadin était apparent, les coulisses étaient de velours noir. La teinte était certainement décorative, mais je crois que le choix de velours était également pragmatique, car cette étoffe, moelleuse, devait adoucir les éventuelles cassures dues aux baleines.

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J'ai choisi de maintenir les cordes en place grâce à un système de coulisses en biais que j'ai appliqué à la main sur l'extérieur de la jupe.

PICT0557   PICT0562

La coupe que j'ai faite projette légèrement le vertugadin vers l'arrière afin d'éviter l'effet crinoline (volume qui se portait sous les jupes second Empire).

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Dans les photos ci-dessus le vertugadin est présenté sans baleines.

Juste pour vous donner une idée des différents types de rendus, j'ai introduit trois type de baleinage dans les coulisses. Baleine métallique moderne, cordage, une coulisse vide et une lamelle de bois mise en forme.

PICT0591 

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Remarquez comme la baleine métallique et la lamelle de bois déforment la ligne de du jupon alors que la corde ne fait que le soutenir.

L'expérience terminée, j'ai commencé à introduire les cordes. Le résultat est concluant sauf que des "fesses" se sont formées sur l'arrière du jupon. Aïe! Le pli creux que j'avais fait au milieu du dos semble avoir été mal avisé pour un vertugadin en baleinage souple.

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Le pli creux devient des fronces, ainsi le volume n'est pas orienté vers l'intérieur.

PICT0549  fronces

Une petite retouche et le tour est joué!

vue_de_devant_du_vertugadin_fini vertugadin_fini_de_dos

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22 octobre 2008

Le parti-pris de la corde

En faisant des recherches sur les premiers systèmes de maintien de la poitrine j’ai pris connaissance d’une théorie qui pourrait vous surprendre : le corps cordé.

Cette technique a été une révélation pour moi, donc je vous en fais part.


Le plus ancien corps piqué retrouvé date de 1598. Ils étaient constitué de brins d’osier, de petites planchettes de bois et même de fanons de baleines qui, introduits dans des coulisses, rendaient ces corps rigides.


Corps_piqu__de_Dorothea_von_Neuburg_1598 

Le port de ce type de corps est facilement reconnaissable, même sous les vêtements, puisqu’il déformait notablement le buste. C’est ainsi que l’on peut dire, grâce à la peinture et au statuaire, que le corps piqué a dû faire son apparition vers le milieu du XVème siècle.


1450_1500_neerlande_femmes  F55fol129v

1460_Flammand__Memling_femme_2  Margarethe_of_Austria_by_Hey__c1490


. 1536_Hans_HOLBEIN_the_Younger__Jane_Seymour

Cependant, parallèlement à cette méthode de structuration rigide, il y avait des robes dont la structure était plus difficile à comprendre. En effet, regardons de près la mode allemande et italienne de la Renaissance, la poitrine est bien maintenue, mais comment ?


1465 BALDOVINETTI Alessio, Portrait of a Lady in Yellow   1475 Sandro BOTTICELLI, Portrait of a Young Woman  1480 Sandro BOTTICELLI, Portrait of a Young Woman


COSTA Lorenzo, Woman with a pearl necklace  1500 COSTA Lorenzo, Lady with lap dog

Notez l’arrondi parfait des bustes.

Il est vrai que cette ligne peut être obtenue par la coupe, des exemples le montrent dés le milieu du 14ème siècle mais il n'y a pas dans ces cas là l'effet "mono-sein". 

Regarder ci-dessous, les trois formes se côtoyaient pendant la deuxième moitié du XVème : La dame en orange a une silhouette similaire à celles présentés ci-dessus, la dame en bleu semble porter un corps piqué baleiné sous sa cotte et on a l'impression que la dame en rouge assise parterre ne porte rien sous sa robe.

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Mais là où cela devient particulièrement  intéressant, c’est que cette belle courbe est maintenue, même quand la personne est avachie ! Comment est-ce possible ?!


1535_Lucas_CRANACH_the_Elder__Saxon_pricesses_Sibylla__Emilia_and_Sidonia

1514_Albrecht_D_RER__Seated_Woman   WERTINGER__Hans__Princess_Maria_Jacob_a

tudor


Pour trouver la solution, du moins une solution plausible dans un contexte historique donné, il faut être bien conscient des techniques connues et utilisées à l’époque, et de leur manière de réfléchir la coupe.

La costumière moderne pense tout de suite aux goussets dans la corseterie 19ème ou même à des empiècements asymétriques, mais il est important de rester cantonné à des formes simples. Il ne faut pas oublier que La Coupe n’est qu’à ses débuts et le tailleur de la renaissance émerge d’un long passé de coupes géométriques.

C’est pourquoi quand j’ai vu l’étude comparative de Jen Thompson je l’ai trouvé particulièrement pertinente. Elle a simplement appliqué 4 méthodes de rigidification (plausibles pour l’époque) à une base coupée tel un bustier classique de cette période :

-un corps cordé

-un corps en tissu fin

-un corps surpiqué

-un corps en tissu rigide

Le résultat est assez incroyable. Voyez-vous même.

http://www.festiveattyre.com/research/diary/stiffeners.html


En tant qu’artisane, et d’un point de vue empirique, je suis totalement convaincue. Il reste maintenant à vérifier si cette méthode est vraisemblable, historiquement parlant.

- La matière première existait et était facile d’accès.

- La corde était utilisée sur les bustiers de manière décorative (trapunto).

- Le principe d’introduire un élément rigidifiant dans une coulisse était courant.

- La corde était utilisée pour rigidifier d’autres éléments du costume (voir message sur les vertugadins).


Malheureusement, à ce jour, nous n’avons aucune source primaire indiquant l’existence de ce type de corps mais il y avait quelque chose. Parfois, dans la reconstitution, la part expérimentale doit prendre le dessus afin de pouvoir poursuivre les recherches mais il faut demeurer vigilant et toujours ouvert à de nouvelles et plus pertinentes explications.


Je suis en tout cas prête à prendre le parti-pris de la corde.


Il y a des fabuleux sites de costumières qui expliquent cette méthode/théorie mais j’ai repris les bases ici pour nos lecteurs francophones, car hélas ces informations sont en anglais. Je vous conseille tout de même le site d’une costumière qui a été d’une grande inspiration pour moi et sa page sur le corps cordé.

http://www.festiveattyre.com/gallery/index.html

http://www.festiveattyre.com/research/diary/diary2.html


Juste pour les curieux, voici deux exemples de corsets cordés portés durant le 1er Empire sous Napoléon 1 au début du XIX ème siècle
:

stays    l1995 


Posté par Sarah Rose à 10:00 - L'avis de la costumière - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

27 octobre 2008

Broché ou Broderie?

broch_

De prime abord, j'ai cru que le tissu du bustier était du broché, ou un damas, mais en étudiant le tableau de près, j'ai revisité mon opinion, voilà pourquoi :

-Avant tout, j'ai remarqué que le motif n'était pas présent partout. En effet regardez au niveau de son épaule gauche, en haut à droite du tableau et vous constaterez que le satin est uni!

tissu_uni

-Le deuxième indice a été pour moi la non-symétrie du motif, malgré une figure centrale à peu près symétrique, le dessin n'est clairement pas le même des deux côtés.

broderie_detail

Évidement, on pourra toujours soumettre l'hypothèse de la liberté de l'artiste et d'un éventuel manque de précision. Comme sur beaucoup d'aspects de la reconstitution, il faut prendre parti ici. Etant convaincue par le grand réalisme et la minutie d'Holbein, je vais essayer de reproduire l'image et le motif qu'il nous a transmis  et non pas ce que l'on pourrait supposer qu'il ait voulu représenter.

Posté par Sarah Rose à 11:29 - L'avis de la costumière - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

30 octobre 2008

La Camisa

La camisa est une chemise qui se portait sous le corps afin de rendre le port de ce dernier plus agréable et aussi comme mesure d'hygiène car elle est le premier vêtement en contact avec la peau. Sur le tableau nous voyons les amples manches de la camisa qui se déversent des manches en entonnoir du manteau.

camisa

L'histoire nous a laissé quelques exemples de camisas. Deux types majeurs de coupe de chemises féminines se juxtaposaient alors, l'un avec un col montant, l'autre avec une très large encolure mais celui-ci se portait généralement avec un gorgerin.

        1567_nils_Stures_s_shirt_sweden   middle_16th_century_chemise   

Remarquez-vous les broderies dorées?

Comme sur le bustier, je pense que ces décorations ne sont importantes aux yeux de l'époque que si elles sont vues donc je suis quasiment certaine qu'elles ne vont pas au delà des parties visibles. Vous pouvez voir ci-dessous qu'ils pouvaient arrêter nette une broderie à partir du moment qu'elle ne pouvait plus être vue.

1575_embroidered_linen_smock

Il y a eu une grande mode durant cette période de broderies au fil noir qui s'appelait Blackwork.

smock_and_chemise_end_of_16th_begainning_of_the17th       detail_cuff_blackwork_jane_seymour_holbein  pemberton

Parfois, mais rarement, ces broderies étaient faites en couleur comme sur la chemise d'Anne de Clèves.

bess_full   bess_collar_detail

Voici donc un schéma de ce que j'ai décidé de broder au fil d'or (enfin un substitut faute de moyens...). Il y a les lignes parallèles mais aussi la décoration sur le poignet.

schema_broderie_chemise_anne_copie

Le motif originel de la broderie du poignet étant difficilement reconnaissable, je me suis permise de m'inspirer de deux ou trois sources pour élaborer cette proposition:

-Les lignes majeures de la broderie originelle:

d_tail_broderie_poignet

-La broderie du bustier

broderie_detail

-La technique du blackwork

La chemise en soi n'est pas une pièce très compliquée à réaliser, mais les finitions et les broderies prennent beaucoup de temps.


Posté par Sarah Rose à 11:30 - L'avis de la costumière - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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